La Fête de l’Huma: Bonnes paroles et mauvaises nouvelles

Meta: 20 septembre 2009


Pour qui aime laisser traîner ses oreilles et rencontrer des gens pour le seul plaisir d’échanger cordialement pendant quelques minutes, la Fête de l’Huma est un pays de cocagne. À condition de ne pas se laisser ensevelir sous les contacts potentiels (21h à l’entrée backstage et vos sens saturés émettent un message catégorique selon lequel l’humanité est décidément trop nombreuse), les paroles significatives dessinent un portrait, disons, cubiste de la Fête.

La manifestation a bien sûr pour vocation de raviver la flamme des « luttes », quelles qu’elles soient, mais aussi et surtout d’échanger des histoires, des expériences entre personnes autrement assez isolées voire impuissantes. La comparaison avec les Alcooliques Anonymes me vient à l’esprit, mais ce serait sans doute dépréciatif. Au hasard d’une navette RATP (un bus réquisitionné au hasard – celui-ci avait pour destination originale Opéra, ce qui ne manque pas de sel), vous pourrez entendre un jeune Espagnol et un vieux paysan converser : M. Guerrero (« ça veut dire ‘guerrier’ en espagnol ») habite Malagano, 100km au nord de Séville. Le village du sud compte 3000 habitants et vit de l’élevage de porcs, tandis que le village du nord en dénombre seulement 350 qui s’occupent de la culture de céréales : des fèves, du maïs, l’essentiel contrôlé par le tristement célèbre Monsanto. L’autre répond qu’« il faut attendre de voir ce que vont faire les gars de la confédération paysanne au Parlement européen » : ils sont sous la bannière des Verts et « c’est tant mieux parce que ‘Europe Ecologique’ a aussi des gens de droite, alors tu peux être sûr de rien ». Il y va également de son histoire, se souvenant qu’en 1973 (« je n’étais pas né ! », rigole l’Espagnol) Mitterrand était venu dans le Larzac, en Aveyron : « comme l’armée voulait annexer 17 000 hectares, on lui a dit qu’on voterait à gauche que si on pouvait garder nos terrains. Et on les a eus ! ».

Fête de l'Humanité 2009
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Les producteurs n’ont pas la pêche (ni la banane)
L’agriculture apparaît au centre des débats du ‘Marché solidaire’, avec une rencontre au sommet entre Aurélie Pascal, productrice de fruits et légumes en Aveyron, et Daniel Guyon, agriculteur de son état et co-fondateur de la première AMAP (« Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne »). Marie-Noëlle Bertrand, modératrice du débat et journaliste à L’Humanité, développe le titre de la conférence-débat : « Consommation engagée, de la révolte à la révolution », peut-être « un peu excessif » mais qui illustre bien la charnière à laquelle est parvenu le secteur. Suite à la prise de conscience par les producteurs et les consommateurs que la vente directe représente la seule solution éthique et viable, est-il possible de construire un modèle aussi puissant que celui de la grande distribution ? « Comment passer de la résistance à un mouvement de mutation du système ? ».

Daniel Guyon évoque tout d’abord « une belle aventure, commencée en Avril 2001. On ignorait si ça allait fonctionner, et on savait encore moins qu’on allait rendre des comptes un jour et apporter des informations sur le concept. » Contraint d’innover au niveau des modes de commercialisation pour survivre, il désirait que le prix reflète en partie les efforts écologiques et sociaux du producteur. Débutant sur la base de 40 familles sur une période de 6 mois, M. Guyon en fournit aujourd’hui 210 et a achevé la migration totale de son système de distribution vers le modèle de vente directe en AMAP. Aurélie Pascal reconnaît que les difficultés ont commencé dans les années 1990, ne cessant de se dégrader jusqu’à atteindre une baisse du revenu paysan de -20% en 2008, mais invoque ses idéaux de jeunesse (« si on n’a pas d’idéaux quand on est jeune, c’est pas plus tard qu’on les aura et encore moins qu’on aura la force de les suivre ») pour justifier son défi lancé aux statistiques. Elle a fait le choix de la coopérative, ne négociant donc pas directement avec les centrales, et ne désire pas trop blâmer la grande distribution : « Déjà que les gens ne sont pas motivés pour manger des fruits et légumes, faut pas non plus leur dire de ne pas en acheter en GD ! », plaisante-t-elle. De fait, les AMAP trouvent leurs limites pour les grandes villes comme pour les régions les plus reculées. Pour Mlle Pascal, il est nécessaire de faire changer les habitudes de consommation et de distribution en masse, or 80% des producteurs conservent le système « classique » — la conclusion s’impose d’elle-même.(Pour plus d’informations : http://www.reseau-amap.org/)

Dure réalité des luttes virtuelles
Rien n’est résolu dans la lutte entre éthique et logique, mais elle aura eu le mérite d’attirer autant de foule que la tente restreinte pouvait en accueillir. À l’opposé, l’immense espace de ‘Planète Numérique’ restait (comparativement) très aéré, même en plein cœur du samedi après-midi. Entre la Quadrature du Net et BreizhTux (ça ne s’invente pas), un délégué de French Data Network s’ennuyait ferme, aussi exposa-t-il volontier les tenants et aboutissants de son réseau. Là encore, les mots de « lutte », de « partage » et d’« alternative » se sont faits écho : fournisseur d’accès internet alternatif, FDN propose un supplément d’âme par rapport aux ténors du secteur. Les abonnés, qui sont également adhérents de l’association, « ont leur mot à dire sur tout ; les services, le fonctionnement… C’est libre et participatif, même la maintenance est assurée par nous. » Evidemment, l’éthique a un prix, celui de la sous-traitance des « tuyaux » et de la patience quand un problème survient. Chaque année, leur présence à la Fête amène quelques nouveaux adhérents, mais leur nombre ne se chiffre pour l’instant qu’à 150. Malgré l’immense tente, la fréquentation reste faible, car « le sujet reste trop théorique pour la plupart des gens ; ils sont déjà trop perdus dans l’offre grand public pour se poser des questions. C’est dommage, car Internet est devenu ‘le’ terrain des luttes pour la liberté. ».

De la presse (et des citrons)
En parlant de liberté (de parole), c’était l’heure des interventions à l’Agora sur le thème de la crise de la presse, où les expressions étaient étonnamment neutres, critiques et ouvertes. Une jeune fille incrimine la formation des journalistes comme source de la baisse de qualité des papiers : « avec des masters aussi élitistes que chers, il ne faut pas s’étonner que la plupart prennent des chemins de traverse pour lesquels ils ne sont pas forcément doués ». Un des intervenants profite de l’axe populaire de la mercantilisation pour s’insurger : « vous ne savez sans doute pas que l’AFP est sur le point d’être mutée en SA à capitaux publics… dont chacun sait qu’ils deviendront privés un jour. Qui va défendre la plus grande agence indépendante de presse ? ». Un autre cite Marx à propos de la révolution technologique informationnelle (!) : « Il est nécessaire de se mettre à jour devant la réalité. » Eclair de lucidité qui s’applique directement à L’Humanité : absent des comptoirs pour ne pas avoir à payer ses invendus, le titre souffre en conséquence d’un manque de notoriété – c’est le cycle infernal. D’ailleurs, un courageux avoue, malgré son respect sincère pour L’Huma, préférer Le Monde à cause des sujets plus variés et plus approfondis qu’il y trouve. Si le directeur du journal se défend virulemment, il admet tout de même qu’il y a encore du chemin à parcourir « pour atteindre l’objectif qui est le nôtre – devenir la référence en matière de diversité et en matière sociale ».

L’extrême-gauche voudrait frapper un grand coup (une bonne droite ?)
Sur ces bonnes paroles, le jeu des chaises musicales commence pour effectuer la transition avec le débat suivant, que l’on peut résumer sous le titre ‘Comment battre la droite ?’. En dix minutes, un consensus s’est établi avec une réponse claire : « en proposant un projet de gauche commun et cohérent… ce qui n’est toujours pas d’actualité. » L’honnêteté des participants fut appréciée, malgré quelques partis pris bruyants côté public. Il faut « rendre possible les choses que nous disons ensemble », car nous avons « vocation à nous demander ce qu’impliquent nos revendications, et non à savoir si elles vont battre la droite. ». Sachant que depuis des années, plus de 60% des Français estiment que la gauche ne ferait pas mieux que la droite au pouvoir, le véritable enjeu est de « résoudre ce manque de crédibilité : face à la crise globale, la réponse consiste en un soutien au capitalisme, et aucune stratégie n’a été établie de notre côté ». Christophe Piquet hiérarchise les nécessités sociales : « priorité à la redistribution des richesses » ; « qu’un nouveau développement économique rompe avec le productivisme capitaliste » ; « remettre en valeur la souveraineté du peuple ». N’est-ce pas un tout petit peu trop ? L’essentiel est de « tenir un discours de confiance à ceux qui se battent », pour « contrer les angoisses de la crise et le spectacle qu’offre la gauche ». Question interdite : où toutes ces parades mènent-elles sur le long terme ?

Micro-trottoir (oups, il n’y a pas de trottoir)
En parlant de long terme, il commence à se faire tard et l’ambition de se déplacer relève désormais de l’absurde. Soigneusement rangé sur le bas-côté d’une tente, à contempler les centaines de têtes qui défilent sous vos yeux, difficile de ne pas remarquer à quel point les profils s’avèrent diversifiés et donc inclassables. Il y a les bohêmes drapés de foulards et vêtements trop larges, déroulant dans leur sillage la fumée odorante de leurs pétards ; les anges blonds qui détonnent tellement dans cet environnement chaotique, apparemment nés pour défendre leurs idéaux tant cette expression de visionnaire ne semble appartenir qu’à eux ; et tous les autres qui ressemblent à eux-mêmes – des gens comme vous et moi, l’humanité au sens propre. Certains échouent près de l’entrée invités (accès à la fosse et surtout à une oasis de paix et de sécurité dans ce monde de bière), tissant de bref liens avec les autres de membres de la communauté « allô tu m’entends ? », également connue sous le nom « je capte pas et toi ? » ; d’autres plus hardis tentent déjà d’escalader les barrières ou de se glisser sous un bout de bâche. Ambiance de folie douce, vaguement inquiétante mais essentiellement libératrice – un festival, quoi.C’est le moment d’entamer la conversation avec Jean-Claude, bénévole de sécurité qui a la gentillesse de stationner avec ses amis à côté de votre coin de tente. Il vous racontera que pour l’instant, la nuit est encore calme : le vendredi voit surtout la présence des « fidèles », jeunes ou vieux, alors que le samedi sera essentiellement composé de la jeune génération venue de tous horizons. « Depuis 20 ans que je suis là, il y a de plus en plus de jeunes, mais c’est bien, il faut du sang neuf ! Et puis l’esprit de la Fête ne se perd pas, c’est l’essentiel. » Les bénévoles ne sont que 450, nombre extrêmement restreint par rapport à la surface du festival, mais qui s’explique par le fait qu’une bonne part de la manutention est sous-traitée, et que l’essentiel concerne la sécurité : « on assure par roulements, et puis franchement on ne peut pas faire grand-chose d’autre qu’empêcher des groupes de se former, récupérer les personnes qui ont fait un malaise, et ouvrir les raccourcis pour décongestionner les avenues. » On en revient toujours à la même conclusion : c’est à l’humanité de « prendre soin d’elle-même », n’est-ce pas ?Humanité dont on ne soulignera jamais assez la diversité. Croisés sur le fil du hasard:- le jeune des beaux quartiers, en veste de velours et mocassins encore impeccables (il doit avoir une parenté avec James Bond, c’est pas possible autrement). « J’accompagne mes amis, et puis je voulais voir comment c’était. L’ambiance est sympa, la musique o.k., franchement pour le week-end c’est un bon plan. » Mais ne se sent-il pas déplacé dans ce rassemblement communiste ? « Vous savez, ce n’est pas parce qu’on appartient à un milieu qu’on s’en sent forcément proche, et puis c’est une expérience. On est tous là (geste désignant les gens sur la pelouse) pour les concerts, y’a pas de barrières ou quoi que ce soit. »- la petite famille qui vient « parce qu’il y a une bonne ambiance : les gens sont détendus, positifs, il y a partout quelque chose à voir ou écouter, et tout ça pour pas très cher. » Par rapport à la vocation politique de la manifestation, leur réponse est sage : « On essaie de faire en sorte que ça reste un souvenir de famille et non un moment d’éducation politique. Quand les enfants seront plus grands, ils reviendront s’ils le souhaitent ou non, mais au moins ils n’auront pas de préjugés. »- les bohêmes sont bien entendu ravis de profiter des divertissements proposés pour un prix modique, mais apprécient également de se retrouver parmi « des gens comme [eux] ». « D’où qu’on vienne, on est tous contre ce monde de merde, on est là pour montrer qu’on ne se laissera pas abattre, que nous sommes libres. », complète un jeune ‘métalleux’, crête multicolore et gilet en cuir clouté. Un autre ajoute : « Ce qui est génial, c’est de pouvoir profiter de tout ça en sachant que ça veut dire quelque chose, que ce n’est pas seulement pour se défoncer. » Puis après une courte pause : « Enfin si, un peu quand même – maison partage ! » rigola-t-il.- Le couple présent car la Fête leur rappelle « quelques folies de jeunesse », et que « ça déconnecte vraiment de rencontrer plein de gens différents, avec des problèmes différents, mais solidaires quand même. Tu gardes la mesure des choses, et on te montre que toi aussi tu peux agir pour améliorer ta situation ou celle des autres. C’est très positif. »- Et la confrérie des bénévoles, affalés sur l’ersatz de pelouse pour savourer un moment de tranquillité en écoutant la symphonie de Rachmaninov, avant de repartir comme ils étaient venus — en camping-car. “C’est super de se retrouver chaque année, avec les enfants, un peu comme une réunion de famille. On donne de notre personne pendant tout un week-end (hochements de têtes convaincus), mais en même temps c’est un temps de détente entre amis, presque le meilleur moment de l’année à mon avis.”

Texte: Lauren Pascault - Photo: Alain Somvang

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