La Fête de l’Huma: Dreams in a teenage circus

Meta: 20 septembre 2009


C’est un secret de polichinelle : les gens se rendent d’abord à un festival de concerts en tous genres, et accessoirement à la Fête de l’Huma. Il est vrai que passé une certaine heure, circuler devient une telle gageure qu’il vaut encore mieux élire domicile permanent devant sa scène favorite.

Heureusement, la programmation assure la satisfaction de tous les tympans : succès d’aujourd’hui comme The Kooks ou les Wampas, fidèles intemporels tels Julien Clerc et Manu Chao, nouveaux venus dont l’esprit s’accorde avec celui de la Fête à l’instar de Cocoon et Keziah Jones.

On regrettera cependant un son relativement médiocre, dont la qualité a réussi l’exploit de léser à la fois les accords éthérés de Cocoon, la voix de Keziah Jones et les tsunamis de cordes de l’Orchestre des jeunes de Radio France. Ce ne fut pas d’une importance capitale pour la grande scène, tant les noms qui s’y succédaient manifestaient un art consommé pour électriser l’ambiance, mais la scène de jazz, plus modeste, mérite l’appellation de catastrophe auditive, dont « Racine de Swing ne fut pas exempt ».

L’association « Jazz au carré » avait recréé le quartet de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli sous le nom « Racine de Swing ». S’étant accordés peu avant l’heure dite, les curieux tentaient de s’incruster malgré le trafic assez dense de l’avenue. Les premiers accords de jazz manouche résonnèrent bientôt, pour le bonheur manifeste des auditeurs dont les têtes commencèrent immédiatement à marquer le rythme. Le public est resté néanmoins très sagement assis, peut-être en raison d’une moyenne d’âge proche de la cinquantaine. Manifestement ancrées depuis un moment, ces personnes donnaient l’impression d’avoir mûrement choisi le meilleur endroit où passer la Fête – stratégie proche de celle des occupants des gradins de l’Agora pour les débats. L’atmosphère promettait un bon moment, mais encore une fois la technique a gâché l’instant musical, avec une sono beaucoup trop violente pour l’espace et les instruments – de 5 à 10% des spectateurs sont partis précipitamment, les tympans vrillés par la clarinette à 5cm du micro. Dommage, certes, mais leur nom est à retenir en cas de concert acoustique.

Malgré ces inconvénients, le public a répondu présent au rendez-vous, et plutôt deux fois qu’une. De l’aveu d’un bénévole : « depuis 20 ans que je suis là, il y a de plus en plus de jeunes, mais c’est bien, il faut du sang neuf ! Et puis l’esprit de la Fête ne se perd pas, c’est l’essentiel. » Au vrai, si la fréquentation s’est sensiblement rajeunie au fil des ans, elle fluctue également selon l’heure et la date (voire l’attraction de la lune ?) – les similitudes avec la marée sont frappantes. Vendredi, la moyenne relevait des bohêmes tous âges confondus, samedi se définissait par des jeunes tous types confondus, et dimanche… et bien tous les profils restants (et ceux qui ont survécu au samedi) en vrac. Quel que soit le genre, l’accueil à tout le moins chaleureux : Cocoon et l’orchestre symphonique ont naturellement suscité des réactions plus contrastées, mais l’ouverture d’esprit qui prévalait au déroulement des festivités a permis à tous de profiter de la programmation éclectique.

Des poissons au bois nigérian
Inauguration de la Fête de l’Huma, sous les exhortations répétées du maître de cérémonie : « C’est la nouvelle année ! (ouaaaais) Et cette année se conjugue avec liberté, avec démocratie, et avec plaisir ! Une nouvelle année pour prendre soin des gens, prendre soin de la planète ! (yeeaaah) » C’est donc à Cocoon qu’il revint de donner le ton. Pour eux, la nouvelle année sera évidemment écolo et aquatique de surcroît, avec un nouvel album habité de créatures marines. La chanson « Sushi » obtint une réponse enthousiaste, et leur représentation fit doucement entrer le vendredi après-midi dans le territoire du festival pop/rock. Aux premières basses, le cœur de la pelouse déjà garnie se leva, se trémoussant de façon plus ou moins synchrone. L’acoustique délicate et sophistiquée a un peu pâti de la sonorité grossière des immenses haut-parleurs, mais les voix soyeuses des chanteurs ont suffi à insuffler l’émotion requise. Si les rastas et t-shirts rouges n’ont témoigné qu’un intérêt poli, le clan des tentes Quechua et panamas apparut conquis. Sous le soleil rasant, le papotage allait également bon train : que l’on croise des cheveux gris ou de généreux décolletés, tous arboraient les mêmes plis au coin des yeux – heureux d’être ensemble, pour trois jours de partage.

Keziah Jones, miraculé des couloirs du métropolitain (ce que la RATP ne se prive pas de rappeler en format 4×3), soulève déjà des clameurs d’un autre ordre. Icône de son propre groove, il incarne surtout l’exemple parfait de celui qui a réussi en partant de rien – comme Corneille avant lui, il bénéficie d’un fort capital compassion en même temps que du respect dû à ses talents d’artiste. Bien que, premier artiste solo du week-end sur la grande scène, il paraisse faussement chétif parmi les spots et l’énormité du son, le grand écran permit sans aucun doute de rallier le suffrage inconditionnel de la gent féminine – Adonis black même habillé d’un hasardeux ensemble zébré, sa présence innée fit le reste.

La grande scène - avant / après
Certains artistes ont en effet littéralement bouté le feu à la grande scène : « Des années qu’on n’avait pas vu une telle affluence ! », s’émerveilla M. Loyal, avant de présenter un artiste emblème « de générosité, de créativité et de combativité » – Manu Chao. Point d’orgue du vendredi soir et figure de la Fête, son concert acheva de secouer la grande pelouse, déjà bien échauffée par la prestation charismatique de Keziah Jones. La foule encore fringante répondit fougueusement à tous les appels de l’artiste, incarnation vivante d’un idéalisme engagé autant que d’un enthousiasme musical très communicatif. Samedi après-midi, depuis un petit terre-plein improvisé terrain de pique-nique et de bain de soleil, on pouvait entendre les Wampas, qui entretenait certainement une atmosphère trépidante si l’on en jugeait par les hourras qui jaillissaient régulièrement vers le ciel bleu. De nombreux jeunes venaient se reposer de la foule incessante, profitant de la musique sans les inconvénients – gesticulations improvisées et parodies des artistes fleurissaient un peu partout, apportant un peu d’euphorie dans ce coin de désœuvrement tranquille.

Dimanche, 13h30. La grande pelouse n’est plus qu’un champ de bataille à moitié abandonné. Les quelques brins d’herbe résistants (c’est la pelouse de l’Huma, que diantre) survivent encore, tout imbibés de l’alcool dont témoignent les innombrables bris de bouteilles. Côté humains, les pulls sont de sortie, autant à cause du ciel couvert que d’un réveil difficile, cherchant un réconfort instinctif dans la technique éprouvée de s’asseoir en tailleur et en un rond plus ou moins crédible selon le talent avec lequel on s’était affalé quelques heures plus tôt. Les nuages continuent de s’amonceler, il est à prévoir que l’orchestre national des jeunes de Radio France ne rassemblera pas les foules autant que The Kooks. Un jongleur de bâtons essaie vaillamment de démontrer sa sobriété, des missions commencent à s’organiser pour ramener la bière nécessaire. Peu à peu, des mines plus fraiches et plus mûres osent investir l’espace de la grande scène, d’abord hésitantes puis passablement décontractées, vainqueurs habituels des lendemains de fête. On pourrait presque y voir une métaphore de toutes ces révolutions qui, à force d’enthousiasme et de jeunesse, se brûlent elles-mêmes dans un brasier permanent – phénix idéaliste qui ne pourra jamais atteindre la maturité. Bizarrement, la pub Orangina un peu osée ne parvient plus à réchauffer l’ambiance ; en revanche, celle de GDF Suez (où les gens fêtent applaudissent le lever du soleil en se souhaitant « à demain ») paraît beaucoup plus pertinente vu les circonstances. Très clairement, la « maîtrise de l’énergie » selon EDF n’a pas tellement été d’actualité durant le week-end… Etonnant comme des spots publicitaires qui pouvaient sembler déplacés, inutiles ou provocateurs 24 heures auparavant revêtent à présent une signification tout à fait inattendue et savoureuse.

M. Loyal revient, plus sémillant que jamais, assurant que nous étions un « superbe public » (rires), en enchaîne directement : « Comme vous, ils sont jeunes, ils sont beaux, et ils vont vous interpréter un sommet du Romantisme », la 2e symphonie de Sergueï Rachmaninov. On ne sait pourquoi, il juge opportun de préciser que Jaime Rayan, chef d’orchestre de son état, vient de la Trinidad, patrie des steel drums, ce qui le conduit à cultiver « de multiples atypismes »… La langue de bois des présentateurs menace de concurrencer le lyrisme à venir de la musique, mais ces approximations se mêlent sans problème à la foule hétéroclite et indulgente, désormais honnêtement nombreuse. La majorité du public reste attentive, les jeunes comme les vieux n’hésitant pas à rabrouer la moindre bruit interruption bruyante. « C’est beau, ça repose », soupire une jeune fille au seuil de sa tente. Un de ses copains précise : « Nous on vient là pour les autres concerts, mais c’est cool qu’on puisse entendre du classique, ça ne nous arrive pas si souvent. » Un dernier, encore emmitouflé dans son drapeau ‘La Révolution vaincra’, rétorque : « Moi, c’est pas trop mon truc. La Fête de l’Huma, c’est pas chic et bourge, c’est pas classique, au contraire – on est là pour changer tout ça ! ». Après toutes les excitations, désillusions et autres luttes, la symphonie donne l’impression d’être tout ce qui reste, éternelle, immuable – expression de toutes ces passions, à la fois passé, défaite, victoire, avenir.

Texte: Lauren Pascault - Photo: Alain Somvang
Artistes photographiés: Deep Purple, The Kooks, Maxime Le Forestier, Manu Chao Radio Memba, Keziah Jones, Arthur H, Les Wampas, Cocoon.

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